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Makala du Kivu : qui gagne, qui paie ?

Un sac de charbon porte du travail, des prélèvements et des coûts écologiques. Suivre les circuits du Kivu permet de distinguer ceux qui produisent, ceux qui encaissent et ceux qui paient.

Illustration d’un sac de makala, de morceaux de charbon de bois et de pièces, devant une forêt et des troncs coupés.

Illustration de couverture : illustration éditoriale générée par IA pour Grain de Pouvoir. Scène symbolique.

Ce que la guerre fait au vivant — 3/5

Repères arrêtés au 20 octobre 2026. Les événements, chiffres et avis cités conservent leurs dates.

Récit d’illustration : Amina est un personnage fictif.

Imaginons Amina devant un sac de charbon (makala). Elle en resserre l’ouverture, tire sur le lien, recommence. La poussière se loge dans les plis de ses doigts. Son fils lui demande si elle rentre. Elle répond : bientôt. Elle attend un acheteur.

Il vient, soupèse, propose. Elle calcule. Pas longtemps : une addition courte, le repas, la dette, le retour. Elle demande davantage. L’homme repose le sac. Il dit qu’il repassera. Peut-être le fera-t-il. Amina ne peut pas nourrir ses enfants avec ce peut-être.

Elle le rappelle.

Avant, elle aurait voulu attendre un meilleur prix. Avant, elle aurait eu autre chose à vendre. Dans l’histoire que nous suivons, ses cultures sont derrière un chemin devenu trop dangereux. Le champ lui demandait une saison ; le foyer lui demande ce soir. Elle a appris à regarder le jour comme une échéance. Celui qui peut attendre est devenu plus fort qu’elle.

Ce sac n’a pas encore traversé une route. Il contient déjà un rapport de pouvoir.

La faim et la perte d’activité peuvent pousser à chercher un revenu immédiat. Les filières de combustible, elles, ont leurs producteurs, leurs négociants et ceux qui prélèvent. Suivons les circuits documentés : ce qui se négocie sous contrainte pour l’un peut devenir une recette assurée pour l’autre.

Bois et routes : ce que le M23 prélève

Dans les Virunga, les experts de l’ONU décrivent en juin 2024 une production illégale de bois sous contrôle du M23 à Mikeno, estimée à 40 tonnes par semaine. Ils documentent aussi une taxe de 520 dollars par camion Fuso de planches aux passages identifiés. De janvier à la mi-mars 2024, plus de 125 camions auraient fourni plus de 65 000 dollars de prélèvements.1

Le bois d’œuvre est ici la matière transportée ; la taxe est le revenu capté sur son passage. Le charbon vient d’une carbonisation et suit d’autres opérations. Cette différence rend le système plus intelligible : contrôler une ressource et contrôler sa circulation offrent plusieurs façons de gagner, qui peuvent se cumuler sans appartenir au même acteur.

Une enquête IPIS–ASSODIP–DIIS publiée en avril 2024 décrit une taxe du M23 de 10 à 30 dollars par four de makala vers Tebero, entre Kilolirwe et Burungu. Elle décrit aussi 320 à 700 dollars par camion sur l’axe Kiwanja–Bunagana, pour le trafic de cet axe, sans en faire un tarif réservé au charbon.2

La route devient ainsi une installation de prélèvement. Il n’est pas nécessaire de posséder le produit, d’avoir planté, coupé ou porté. Il suffit de pouvoir immobiliser celui qui a travaillé. Le barrage transforme une arme en droit de regard sur le revenu des autres.

Le même rapport décrit aussi le charbon et les planches des Virunga dans le financement des FDLR (groupe armé rwandais). Ces filières ne se résument donc pas aux seuls prélèvements du M23 : les bénéficiaires doivent être identifiés pour chaque circuit et chaque période.1

De Virunga à Kahuzi-Biega, la pression se déplace

La coupe ne s’explique pas seulement par le lieu où elle est interdite. Il faut suivre le besoin jusqu’au marché.

Dans leur analyse du 7 mars 2025, Simpson, Masselink et Collart décrivent une réorientation des approvisionnements : les difficultés d’accès aux secteurs charbonniers de Virunga favorisent, à partir du début de 2023, les envois depuis Kahuzi-Biega, notamment par les ports informels d’Ihimbi et Kasheke. La demande de combustible continue ; la filière change de rive.3

Les auteurs rapportent les valeurs suivantes :

Périmètre étudiéCouvert perdu en 2023Moyenne annuelle 2019–2022
Zone de 10 865 ha au sud de Virunga, à l’est du Nyiragongo1 222 ha571 ha
Zone de 20 670 ha à Kahuzi-Biega, près des ports1 171 ha521 ha

Ces pertes de couvert dépassent deux fois la moyenne annuelle antérieure dans chacune des zones. Elles ne représentent pas la totalité des parcs ; la disparition du couvert arboré ne signifie pas automatiquement une conversion permanente du sol, ni l’identification de celui qui a coupé chaque arbre.3

La question qui en découle dérange les discours de protection : où finit une interdiction lorsqu’on n’a pas réduit le besoin qu’elle déplace ? Un site peut afficher une décision ferme pendant qu’un autre absorbe la pression. Une politique de conservation doit suivre la chaîne jusqu’à la cuisson, aux revenus et aux moyens de passer à autre chose.

En juin 2025, Collart et Simpson rapportent une interdiction de produits issus de Kahuzi-Biega annoncée le 4 juin par l’autorité provinciale désignée par le M23. L’annonce existe. Son application et ses effets doivent être examinés, en même temps que les prélèvements documentés. Un communiqué vert ne rembourse aucun arbre.4

Du charbon moins cher : à quel coût ?

Le prix baisse. Cela devrait être une bonne nouvelle.

Pour la personne qui n’avait pas assez de combustible, cela peut l’être. Reuters rapporte en mai 2025 des sacs moins chers dans les circuits observés, avec une offre accrue et une circulation facilitée. Des reportages de Goma décrivent au contraire des hausses en novembre 2024 et en mai 2026. Marchés et dates diffèrent : aucune ligne unique ne résume le prix du makala pendant la guerre.5

Mais arrêtons-nous sur la baisse. Si davantage de sacs passent, une taxe sur chaque passage peut encore rapporter. Si le producteur est mal payé, la commodité de l’acheteur repose en partie sur son travail sous-rémunéré. Si le prix ne finance ni la restauration des habitats ni la protection des sols, ces dépenses attendent ailleurs, à une autre date.

Qui bénéficie alors de la bonne affaire ? L’acheteur reçoit un soulagement réel. Le contrôleur peut recevoir une rente. Le milieu et les générations suivantes reçoivent ce que le prix n’a pas couvert. Ce partage rend insuffisante une politique qui ne regarderait que le prix final.

Il serait pourtant injuste d’exiger du ménage qu’il refuse le seul combustible accessible. On ne défend pas une forêt en demandant aux familles de renoncer à manger. Il faut rendre une autre énergie abordable, fiable, réparable ; permettre aux producteurs et transporteurs de sortir d’une activité précaire ; supprimer les prélèvements armés. Chaque condition manquante peut ramener la demande vers la même filière ou vers une autre forêt.

Ventes, taxes, bénéfices : ce que disent les millions

Les grands montants attirent l’attention. Ils peuvent aussi faire disparaître ce qu’ils mesurent.

Enquête de fin 2019, publication en 2022 : Pole Institute reconstitue environ 44,9 millions de dollars de ventes annuelles de charbon dans le circuit étudié à Goma. Le tableau attribue alors environ 11,7 millions aux FDLR, avec une autre part pour des intermédiaires liés à elles. C’est un modèle historique de circulation et de répartition, pas la caisse actuelle du M23.6

À Mikeno, les experts donnent en 2024 une valeur de gros hebdomadaire du bois de 40 000 à 50 000 dollars. Au même rythme et au même prix pendant 52 semaines, cela ferait 2,08 à 2,6 millions. Ce calcul illustre une valeur de marchandise, sans établir qu’une année entière l’a produite ; il ne mesure ni bénéfice net ni taxe du charbon.1

À Rubaya, le rapport de décembre 2024 estime à au moins 800 000 dollars par mois les impôts de l’AFC/M23 sur la production et le commerce du coltan dans la séquence étudiée. Ici, nous parlons de prélèvements.7

Additionner les trois donnerait un chiffre impressionnant et une connaissance abîmée. Le besoin politique est plus exigeant : retrouver les paiements, leurs destinataires, les lieux de contrôle et la période. La comptabilité exacte rend possible une action sur les rentes. Le gros total inventé rend surtout possible un slogan.

Après la vente, qui répare les sols et les habitats ?

Le sac et les planches ont une destination. Le sol, lui, reste sur place — jusqu’à ce que les conditions de son maintien soient dégradées.

La litière, le sous-bois et les racines participent à sa protection. Selon la pente, les pluies, les sols et les pratiques, une exploitation intense peut favoriser l’érosion et le transport de sédiments vers les eaux. Ce sont des mécanismes généraux documentés ; ce dossier ne donne pas de mesure locale de contamination à chaque coupe.8

Le dommage peut donc poursuivre un trajet que la facture commerciale ne suit jamais. Les particules quittent une pente, atteignent un cours d’eau ; un habitat se fragmente, un passage animal se referme ; la végétation repousse sans que toutes les relations de la forêt ancienne soient rétablies. La restauration exige des droits reconnus, du suivi, des financements et du temps.

Les autres vies prises dans les filières comptent aussi. La pêche du lac Édouard et la viande sauvage ont fait l’objet de prélèvements et de trafics décrits par Virunga dans sa présentation historique. L’IPC relève également l’accès limité aux aliments sauvages sous l’effet de l’insécurité. Le milieu soutient une alimentation et un travail ; sa captation réduit les moyens de vivre aussi sûrement que celle d’une route.9

Les mines ajoutent leurs propres responsabilités. Amnesty documente en septembre 2026 des violences du M23 contre des mineurs à Rubaya et Lomera, avec travail forcé et trafic de minerais. Le minerai ne doit pas effacer ceux qui travaillent ni ceux qui décident des conditions de leur travail. Le rapport de pouvoir entre dans la valeur produite autant que la ressource extraite.10

Revenons à Amina. Elle a laissé partir le sac au prix qu’elle avait d’abord refusé. Nous savons maintenant tout ce qui peut partir avec un vrai sac : matière vivante transformée, argent, effort, autorisations achetées. Et tout ce qui reste sans règlement : habitat, risques, restauration, choix futurs réduits.

La question n’est pas de savoir si Amina aime assez la forêt. Demandons qui a rendu son champ inaccessible, qui s’enrichit de son urgence et quelle solution lui permettrait réellement d’en sortir. Puis demandons les documents et les actes qui répondent à ces questions.

Quand le sac sera vide, la forêt ne devra pas encore payer.

Sources et repères

1. ONU, S/2024/432, §78 et §124–137, notamment §128–129. ↩

2. IPIS–ASSODIP–DIIS, avril 2024, p. 27 et 29, données principalement de 2023. ↩

3. Simpson, Masselink et Collart, Mongabay, 7 mars 2025 ; WRI, définition de la perte de couvert. Zones définies par les auteurs ; calculs spatiaux non reproduits. ↩

4. Gorilla Journal 70, juin 2025, p. 10–12. ↩

5. Reuters, 22 mai 2025, 0:15–0:50 ; CGTN, 11 novembre 2024 ; WION, 7 mai 2026. Transcriptions consultées en V2 ; aucune tendance générale calculée. ↩

6. Pole Institute, publication 2022, enquête 2019, p. 9–14, 23. ↩

7. ONU, S/2024/969, §64–66, p. 16. ↩

8. FAO, forêts et eau. ↩

9. Alliance Virunga, repères 2019–2020 ; IPC mai 2026, p. 5. ↩

10. Amnesty, 21 septembre 2026. Conclusions d’enquête distinctes d’une condamnation judiciaire. ↩

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