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Kivu : quand la guerre éloigne ceux qui protègent les gorilles

Au mont Tshiaberimu, l’insécurité a interrompu le suivi des gorilles. Protéger le vivant exige des équipes, du temps et la possibilité de revenir, même lorsque le tourisme s’arrête.

Illustration d’un gorille vivant dans une forêt, près d’un sentier et d’un carnet de suivi.

Illustration de couverture : illustration éditoriale générée par IA pour Grain de Pouvoir. Scène symbolique.

Ce que la guerre fait au vivant — 2/5

Repères arrêtés au 20 octobre 2026. Les événements, chiffres et avis cités conservent leurs dates.

Une batterie. Un GPS. Une caméra. Des tentes. À première lecture, l’inventaire ressemble à celui d’une mission qu’on prépare. Un appareil à charger, un outil à vérifier, de quoi rester plusieurs jours : le travail ordinaire de ceux qui vont retrouver des animaux dans la forêt.

Je m’arrête sur la batterie. Elle ne figure dans aucun grand discours sur la biodiversité. Elle ne possède ni la beauté d’un gorille ni la majesté d’un paysage. Mais sans énergie, un appareil cesse d’aider à localiser, enregistrer, comprendre. Sans équipement pour camper, rester devient plus difficile. Ces objets prennent leur sens dans une présence : celle des personnes qui connaissent les lieux, suivent les groupes et remarquent ce qui a changé.

Puis l’insécurité peut empêcher de partir. Le matériel est prêt ; le chemin ne l’est plus. Le travail de protection se trouve suspendu, tandis que la vie continue dans la forêt. Au mont Tshiaberimu, le suivi publié par GRACE en août 2026 rapporte précisément quelques jours d’accès interrompu en mars.1

Quand nous demandons un bilan, nous demandons souvent combien sont morts. C’est nécessaire. Il faut également demander qui peut encore aller voir. Parce qu’un bilan ne saurait être complet si cette partie manque au comptage. Tout compte et rien ne saurait se diluer dans un marasme profond provoqué par les balles qui crépitent pour asseoir une revendication, une vendetta.

Quatre gorilles, des années pour retrouver la forêt

Isangi, Lulingu, Mapendo, Ndjingala. Quatre femelles gorilles de Grauer rescapées du trafic, réhabilitées pendant des années au centre GRACE, transférées au mont Tshiaberimu en octobre 2024. Le 3 décembre, elles quittent l’installation de transition et rejoignent le mâle sauvage Mwasa. L’annonce publiée en mai 2025 décrit une population locale passant alors de huit à douze individus.2

Quatre noms aident à sortir d’une image figée de « l’espèce menacée ». Chacune doit se nourrir dans ce milieu, s’y déplacer, entrer dans des relations. Le projet cherche à renforcer les possibilités de reproduction d’une petite population isolée. Il demande du temps, du suivi, une attention à la santé et au comportement. Une opération de conservation ne s’achève pas lorsque la porte s’ouvre. Les difficultés déjà présentes rendent la paix indispensable pour donner à cette mission toutes ses chances.

Le suivi publié par GRACE en août 2026 rapporte une naissance chez Ndjingala fin février. Puis, en mars, quelques jours d’accès interrompu par l’insécurité. Au retour, les équipes constatent des pertes : le mâle Katsabara meurt des suites de blessures attribuées à une interaction entre groupes ; le petit est mort lui aussi, de cause inconnue. Cette perte mérite aussi notre attention. Regarder la vie animale n’enlève rien à l’attention due aux humains ; cela élargit ce que nous refusons de laisser disparaître. 1

Nous ne savons pas que la guerre a tué ce petit. La cause inconnue doit le rester. Nous savons qu’elle a empêché le suivi à ce moment-là. Même quand elle ne tient pas l’arme qui tue, elle peut enlever la possibilité d’observer, de comprendre et, dans certaines situations, d’intervenir.

Ce qui me préoccupe est cet intervalle. Une vie continue pendant que ceux qui la connaissent ne peuvent plus la rejoindre. Tout n’aurait peut-être pas pu être changé. Mais pourquoi faudrait-il accepter que la poursuite de cette guerre décide du moment où l’attention doit s’interrompre ?

Une perte peut atteindre plusieurs générations

Un individu meurt : sa propre existence s’arrête. Cela suffit pour que sa perte compte. D’autres conséquences peuvent suivre, selon l’espèce et sa place dans le groupe : jeunes privés d’un adulte, relations modifiées, naissances futures perdues. Chez les espèces à reproduction lente, les pertes répétées demandent beaucoup de temps pour être compensées.

L’évaluation UICN du gorille de Grauer, publiée en 2016, emploie un temps de génération proche de vingt ans, estimé à partir des données du gorille de montagne. L’ordre de grandeur oblige à changer d’horloge. Un état-major peut conquérir une position et changer de drapeau bien plus vite qu’une population ne renouvelle ses générations.3

La diversité génétique ajoute une autre profondeur. Une population porte différentes versions de gènes. Quand elle devient petite et isolée, certaines peuvent disparaître par hasard ; la reproduction entre apparentés peut devenir plus fréquente. Le nombre de vivants et les possibilités biologiques qu’ils transmettent ne racontent pas exactement la même chose.

En 2019, une étude comparant des génomes anciens et récents de gorilles orientaux a observé chez le gorille de Grauer une diminution de diversité, davantage de consanguinité et une charge génétique estimée accrue. Ce résultat concerne un déclin historique, étudié avant la résurgence du M23 en 2021. Il ne mesure pas une empreinte génétique de l’offensive récente. Ces résultats éclairent la vulnérabilité de populations éprouvées depuis longtemps ; ils ne permettent pas d’isoler la part de cette guerre dans chaque changement génétique. 4

Il change néanmoins la question politique. Que laissons-nous aux descendants lorsque nous préservons quelques îlots de présence animale tout en détruisant les connexions entre eux ? Une carte peut rester verte et les possibilités de rencontre se réduire. Protéger demande aussi de maintenir des passages entre habitats, des groupes viables et des conditions de reproduction.

Nous nous inquiétons à juste titre de ce que les enfants hériteront de la guerre. Il faut étendre ce regard aux générations animales, sans les transformer en accessoires de notre propre histoire.

Avant la mort, les effets du danger

Se nourrir, se reposer, rester avec un groupe, rejoindre l’eau : un habitat est l’ensemble de ces possibilités. Il peut perdre sa qualité sans être entièrement rasé. Une zone de coupe ouvre un passage ; la chasse augmente ; les patrouilles ne passent plus ; un trajet devient une succession de perturbations.

L’UICN décrivait déjà en 2016, pour le gorille de Grauer, le lien entre insécurité, armes disponibles, chasse et difficultés de conservation, notamment dans les espaces liés aux mines. Ces mécanismes précèdent la séquence actuelle et rendent les nouvelles pressions d’autant plus graves.3

La menace agit aussi sur les comportements. Une expérience publiée en 2019 sur des mésanges à tête noire a montré des effets durables de signaux de prédateurs sur leur comportement et certaines réponses cérébrales. Ce résultat expérimental ne diagnostique aucun « traumatisme de guerre » chez les gorilles du Kivu. Il invite à regarder ce qui se passe avant la mort : vigilance, alimentation, évitement de certains lieux.5

À l’échelle des aires protégées africaines, Daskin et Pringle ont associé en 2018 la fréquence des conflits aux déclins de grands herbivores dans une série allant de 1946 à 2010. Ils montrent aussi que le rétablissement reste possible. La conservation n’est donc pas un cérémonial pour accompagner une disparition jugée inévitable. C’est une capacité d’agir sur des conditions de vie.6

Hippopotames : une reprise qui reste à protéger

Le parc des Virunga rapporte une estimation de plus de 2 700 hippopotames après son recensement de février 2026, avec des jeunes observés. Il présente une récupération après les déclins anciens. La perte de 65 animaux dans une flambée de charbon bactéridien en 2025 relève, elle, d’une cause sanitaire distincte.7

Cette reprise mérite mieux que deux usages commodes. Le premier consisterait à l’ignorer pour rendre le tableau uniformément noir. Le second à la brandir pour dire que la guerre laisse finalement la nature se débrouiller. Ce qu’elle raconte, c’est le travail qui permet encore à des vies de continuer. Les acquis restent exposés.

Le gorille de montagne, reclassé en danger en 2018, et le gorille de Grauer, évalué en danger critique en 2016, ont des trajectoires différentes. On doit pouvoir décrire un progrès sans relâcher l’attention portée à l’autre population.3

Les animaux modifient aussi les milieux qu’ils habitent : ils broutent, déplacent des graines, prédatent, fouillent. Leur déclin transforme des relations écologiques, parfois bien avant la disparition du dernier individu. Mais je refuse de faire de ces fonctions un examen d’utilité que chaque espèce devrait réussir. Un hippopotame n’a pas à démontrer son rendement écologique pour obtenir le droit de vivre.

Même exigence pour le tourisme. Les visiteurs peuvent contribuer à la protection. Leur absence ne suspend ni les besoins d’une population animale ni la valeur d’une existence. Il faut financer la continuité de la conservation pendant les fermetures, protéger les équipes et les communautés, soutenir les suivis et préserver les connexions entre habitats. Les droits des riverains et des peuples autochtones appartiennent à cette protection ; une conservation qui les piétine ajoute une violence à une autre.

Protéger exige de pouvoir revenir

Le suivi demande des personnes, du matériel et des accès suffisamment sûrs pour durer. Une naissance ne supprime pas les besoins d’observation. Une reprise n’achève pas le travail. Il faut pouvoir revenir, entretenir la connaissance des groupes et rester en lien avec ceux qui vivent autour de leurs habitats.

Ce sont des capacités locales, faites de connaissances et d’engagements ; elles ne se commandent pas comme une pièce détachée. Les soutenir revient à préserver une attention au vivant, même lorsque les événements militaires occupent tout le regard public.

Notre inventaire de départ change alors de sens. Une batterie ne représente plus seulement un objet à charger. Elle représente des heures possibles dans la forêt, la trace d’un groupe retrouvé, une observation qui manque ou qui revient. Le financement de la conservation devrait savoir répondre à ce besoin concret, sans attendre qu’un cadavre rende la perte assez spectaculaire.

Ce que je demande aux dirigeants armés est simple à formuler et difficile à esquiver : quel projet vous autorise à interrompre la vie de ceux qui n’y participent pas, et le travail de ceux qui tentent de la protéger ?

La batterie peut se remplacer. Le moment où il fallait être là ne se recharge pas. Voilà la grande tristesse de cette tragédie : le temps et les vies perdues ne sauraient revenir comme on rentre de vacances.

Sources et repères

1. GRACE, 4 août 2026, sections février–mai. ↩

2. GRACE, 29 mai 2025. Huit à douze au moment décrit, sans inventaire actualisé au 18 octobre 2026. ↩

3. UICN, gorille de Grauer, évaluation 2016, p. 3–4 ; UICN, gorille de montagne, 2018. Dates des catégories conservées. ↩

4. van der Valk et collègues, Current Biology, 2019. ↩

5. Zanette et collègues, 2019. Expérience sur oiseaux d’origine sauvage, sans diagnostic clinique des animaux du Kivu. ↩

6. Daskin et Pringle, Nature, 2018. ↩

7. Virunga, recensement de février 2026. Source du parc, estimation après ajustement. ↩

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