Illustration de couverture : illustration éditoriale générée par IA pour Grain de Pouvoir. Scène symbolique.
Ce que la guerre fait au vivant — 1/5
Repères arrêtés au 20 octobre 2026. Les événements, chiffres et avis cités conservent leurs dates.
Récit d’illustration : Naomie est un personnage fictif.
Imaginons une table. Naomie a six ans. Sa mère coupe un morceau de fromage en deux, regarde les deux parts, puis en coupe une de nouveau. Le couteau travaille lentement. La mère ramène les miettes avec le plat de la lame. Naomie tend la main, puis attend : sa mère n’a pas terminé. Il y a encore une part à déplacer, un morceau à rendre un peu moins inégal. L’enfant ne sait rien des corridors commerciaux, de la trésorerie des vendeuses ou des administrations militaires. Elle sait très bien compter les morceaux.
Elle demande pourquoi on ne coupe pas simplement une autre tranche. Sa mère regarde ce qui reste. Répondre à une enfant de six ans demande parfois plus de travail que tenir un discours devant des adultes. On peut parler d’un prix. Expliquer pourquoi ce prix a changé demande de quitter la table.
Le fromage du Kivu relie réellement les hauts plateaux et Kinshasa. En mars 2022, Radio Okapi décrivait la production de Masisi, son acheminement difficile jusqu’à Goma et sa vente jusque dans la capitale, en quantités limitées. Le transport aérien contribuait déjà à son coût. Nous parlons d’un savoir-faire et d’une circulation réels, sans supposer que tous les ménages pouvaient s’en offrir.1
Puis la guerre entre dans cette circulation. Le 17 février 2025, Radio Okapi recueille à Kinshasa les difficultés de commerçants en produits du Kivu : ravitaillement perturbé, stocks manquants, clientèle en baisse. Une gérante situe le renchérissement avant même la prise de Goma, avec la prise de Minova. En juin, l’ACP relève une boule de fromage passée de 27 000 à 48 000 francs congolais dans son reportage de marché. La taille n’est pas normalisée ; ce constat daté ne constitue pas un indice général des prix. Il donne pourtant une matérialité à la distance : la guerre peut atteindre une table où personne n’a entendu tirer.2
Ce morceau m’intéresse parce qu’il oblige à regarder entre les lieux. Nous avons l’habitude de séparer le village qui produit, la ville qui vend et la capitale qui consomme. Or une route les relie. Quand quelqu’un décide qui peut la prendre, à quel prix et sous quelle menace, il intervient aussi dans des repas qui auront lieu très loin de lui.
Routes coupées : qui paie le détour ?
En mars 2024, VOA Afrique raconte un autre trajet : des commerçantes passent par le lac Kivu pour approvisionner Goma après la coupure de la route Goma–Minova. Le coût de la pirogue et les taxes au débarquement s’ajoutent au travail commercial. Le reportage évoque les risques de naufrage.3
Le lac n’est pas devenu plus large. La guerre a rendu le chemin plus difficile.
Ce détour peut immobiliser de l’argent, retarder une vente, menacer un produit périssable. Il peut aussi produire une contradiction qui disparaît dans les discours sur « la hausse des prix » : le consommateur urbain paie davantage tandis que le cultivateur, privé d’acheteurs, doit accepter moins. Une marchandise chère à l’arrivée ne prouve pas que celui qui l’a produite gagne bien sa vie. Entre les deux, le transport, l’attente et le prélèvement peuvent absorber la différence.
Dans une enquête publiée en 2024 sur Masisi et Walikale, IPIS, ASSODIP et DIIS ont cartographié 110 barrages pendant leur étude de 2023. Les auteurs décrivent des contrôles changeants et des prélèvements sur les minerais comme sur d’autres commerces, dont les produits agricoles. Le relevé porte sur des opérateurs de natures différentes ; il ne décrit pas les seuls barrages d’un mouvement. Il montre comment la multiplication des passages contrôlés peut peser sur une circulation.4
À chaque passage, quelqu’un travaille pour atteindre le marché. Quelqu’un d’autre peut se faire payer parce qu’il a le pouvoir de l’arrêter. Voilà deux revenus dont l’origine morale est bien différente.
Une saison ne patiente pas devant un barrage
Revenons au lieu où tout commence. Pour obtenir une récolte, il faut plusieurs visites au champ, des semences, des outils, du travail au moment utile. Une campagne agricole ne se met pas en pause jusqu’à l’issue d’une négociation.
À Sange, en décembre 2025, le Programme alimentaire mondial décrit des cultivateurs empêchés d’accéder à leurs champs. En novembre, il avait rapporté des retours vers des maisons détruites et des parcelles pillées ou exploitées par d’autres. Le mot « retour » peut donner l’impression d’une réparation. Il faut demander ce que les personnes retrouvent réellement.5
L’enquête DIEM-Impact de la FAO, menée de janvier à mars 2025 auprès de 4 913 ménages dans quatre provinces de l’Est, place l’accès dangereux aux champs ou aux zones de pêche au premier rang des effets agricoles déclarés dans les activités touchées. L’IPC de mai 2026 décrit les abandons, les surfaces réduites et les vols de récoltes.6
Le front peut passer. La dette reste. Un outil vendu pour manger ne revient pas avec le calme. Des semences consommées n’attendent plus dans un sac. La récolte manquée devait payer la suivante ; son absence arrive donc avant elle. On peut distribuer de quoi survivre après les semis et laisser un ménage sans possibilité de reprendre la production.
C’est pourquoi la FAO relie l’aide à la consommation et les moyens de cultiver pendant la soudure, lorsque les réserves baissent avant les nouvelles récoltes. Le calendrier fait partie de l’aide. Une solution qui arrive trop tard peut être généreuse et manquer son rendez-vous.7
Faim : les deux Kivu ne suivent pas la même trajectoire
L’IPC classe la gravité alimentaire. Ses phases 3 et 4 désignent la crise et l’urgence, sans constituer un décompte de décès. Rapprochons deux états publiés : février–juillet 2021, avant la résurgence du M23 en fin d’année, et janvier–juin 2026, dans la mise à jour du 12 mai.
| Personnes en phase 3 ou plus | 2021 | 2026 | Écart descriptif |
|---|---|---|---|
| Nord-Kivu | 3 188 226 | 3 511 072 | +10,1 % |
| Sud-Kivu | 1 616 458 | 3 282 144 | +103,0 % |
| Ensemble | 4 804 684 | 6 793 216 | +41,4 % |
Le Sud-Kivu porte l’essentiel de la hausse. En phase 4, son effectif passe de 203 879 à 1 117 732, environ 5,48 fois le premier niveau ; au Nord-Kivu, il baisse de 936 868 à 896 138, alors que le total en crise ou pire augmente. Deux provinces voisines, deux trajectoires qu’un chiffre régional peut rendre invisibles.8
Les périodes et populations de référence diffèrent. Ce rapprochement ne mesure ni octobre 2026 ni la part exacte du M23 dans chaque difficulté alimentaire. La faim existait avant sa résurgence. Ce qui engage la responsabilité des auteurs de la guerre, ce sont aussi les mécanismes précis qu’ils imposent : fuite, accès interdit, récolte perdue, circulation contrôlée. Le fait qu’on ne puisse pas partager toute la crise en pourcentages de culpabilité ne rend aucun champ fermé politiquement innocent.
Femmes et filles : quand la faim réduit les choix
Il existe une autre comptabilité. Elle ne tient pas dans un tableau de calories.
Combien de possibilités reste-t-il à une adolescente qui doit trouver de quoi manger, payer un déplacement ou contribuer au combustible du foyer ? A-t-elle un revenu, une école accessible, une personne à qui demander de l’aide, un lieu où signaler une violence ? Celui qui lui propose une ressource contrôle-t-il aussi les conditions de son accès ?
Le PAM décrit en février 2025 des femmes et des filles exposées aux attaques lorsqu’elles cherchent du bois, et, dans les situations extrêmes, des rapports sexuels de survie pour nourrir leur famille. Dans un récit publié le 18 août 2023, l’UNFPA rapporte à Bulengo le cas d’une mère et de sa fille adolescente agressées en allant chercher du combustible. Le 13 février 2025, l’UNICEF alerte également sur des violences contre des enfants et sur les séparations familiales dans les deux Kivu.9
Ces observations ne disent pas que chaque fille d’un ménage en phase 3 subira la même violence. Elles montrent comment un besoin ordinaire peut devenir un lieu de domination. La responsabilité reste celle de l’agresseur et de ceux qui organisent l’exploitation. La faim ne consent pas à la place d’une personne.
Que vaut la possibilité de dire non lorsqu’on vous a retiré les moyens de supporter les conséquences de ce refus ? Nous pouvons livrer une ration et laisser une jeune fille dépendre d’un trajet dangereux pour la cuire. Nous pouvons parler de « stratégies » de survie avec un vocabulaire de gestion qui fait presque oublier la contrainte. Mais la réalité est que les mots et leurs articulations ne peuvent effacer les souffrances que doit subir cette population meurtrie.
Les filles agissent, s’entraident, apprennent, défendent leurs droits. Il faut soutenir cette capacité, avec des revenus, l’école, le soin et des recours confidentiels. Les garçons subissent aussi violences et recrutements ; cela ne réduit pas l’exposition particulière des filles à l’exploitation sexuelle. Protéger demande de voir ces différences.
Manger exige aussi de l’eau, de l’énergie et des soins
MSF rapporte près de 33 000 patients traités pour malnutrition au Nord-Kivu entre janvier et août 2026, dans les structures concernées. L’organisation décrit les pertes de nourriture et de revenus, les déplacements et les difficultés d’accès aux services.10
Il faut encore préparer l’aliment, disposer d’eau et pouvoir soigner une infection. Les mêmes routes transportent vivres, médicaments et aliments thérapeutiques. Les mêmes restrictions peuvent arrêter plusieurs protections à la fois. Voilà pourquoi l’énergie domestique, l’accès aux soins et la sécurité alimentaire doivent être pensés ensemble. Tout est lié.
La forêt entre alors dans l’assiette. On y cherche du combustible ou un revenu après avoir perdu une activité. Le volet suivant examinera ce que cela fait aux habitats ; gardons ici la distinction décisive entre la personne contrainte de trouver le repas du soir et celle qui prélève sur cette contrainte.
Pour les décideurs, les questions sont immédiatement vérifiables : les personnes peuvent-elles accéder à leur terre ? Les semences arrivent-elles à temps ? Qui exige un paiement sur le passage des vivres ? Une adolescente peut-elle recevoir de l’aide sans devoir se mettre en danger ? Un retour s’accompagne-t-il de droits et de moyens de travailler ?
La réponse politique doit se juger là. Une ambition ne devient pas acceptable parce qu’elle appelle sa violence « libération ». Elle doit répondre de la liberté qu’elle laisse aux autres pour vivre. Elle ne doit jamais se substituer au pouvoir des habitants au nom d’intérêts particuliers menacés. Le peuple subit cette guerre ; il doit pouvoir décider de son développement.
Retrouvons le couteau. Il semblait partager un aliment. Il partageait aussi une restriction dont l’enfant ne connaît pas les auteurs. Les faits permettent de comprendre ce qui risque de manquer à cette table : un morceau, un revenu, une saison — puis la possibilité même de refuser ce qu’on impose.
La paix devrait commencer à se reconnaître lorsque la mère peut couper selon l’appétit, et non selon la peur de demain. La vraie libération est celle d’une assiette qui ne dépend pas de ceux qui prétendent gouverner par les armes.
Sources et repères
1. Radio Okapi, 18 mars 2022. Production de Masisi, distribution Goma et destinations limitées, dont Kinshasa. ↩
2. Radio Okapi, 17 février 2025 ; ACP, 10 juin 2025. Observation et témoignages datés ; les coûts de billets et unités commerciales imprécises ne sont pas transformés en coûts unitaires de fret. ↩
3. VOA Afrique, 7 mars 2024, 0:02–0:50 et 2:06–2:16. Transcription consultée. ↩
4. IPIS–ASSODIP–DIIS, mars 2024, synthèse p. 5–6, méthode et relevé p. 10–11 ; enquête 2023, routes non toutes accessibles. Pas de densité générale établie. ↩
5. PAM, Sange, 24 décembre 2025 ; PAM, 7 novembre 2025. ↩
6. FAO, DIEM-Impact, mars 2025, p. 2, 7–8 ; IPC, mai 2026, p. 5–6. ↩
7. FAO, DIEM cycle 11, juin 2026, p. 2. ↩
8. IPC 2021, p. 7 ; mise à jour IPC 12 mai 2026, p. 2. Périodes et populations de référence différentes. ↩
9. PAM, 21 février 2025, section femmes et filles ; UNFPA, récit du 18 août 2023, cas d’Anny, pseudonyme de la source ; UNICEF, 13 février 2025. Sources de risques et cas, sans prévalence par phase IPC. ↩
10. MSF, 5 octobre 2026. ↩


