Dossier « L’eau, la terre et le pouvoir » — 2/8
Deux litres et demi sur cent. C’est la part approximative d’eau douce dans toute l’eau de la planète. Et l’essentiel de cette petite réserve se trouve dans les glaces ou sous terre.
Ce chiffre devrait changer notre manière de parler du développement. Chaque promesse de récoltes, chaque nouveau périmètre irrigué et chaque transfert d’eau engage une ressource bien moins disponible que ne le laisse croire la couleur bleue du globe.
Nous défendons donc un principe : protéger la capacité des populations à se nourrir doit guider le partage de l’eau. Accorder des prélèvements sans connaître leurs conséquences revient à décider aujourd’hui des possibilités de ceux qui produiront demain.

Sur cent litres, deux litres et demi
Imaginons toute l’eau terrestre ramenée à cent litres. Environ deux litres et demi seraient de l’eau douce. Dans cette petite part, près de 69 % sont stockés dans les glaces et les neiges permanentes, et environ 30 % sous terre. Ce sont des ordres de grandeur issus de l’inventaire mondial présenté par l’US Geological Survey.
Les lacs et les rivières familiers n’occupent qu’une très petite partie du tableau. Pourtant, nos villes, nos champs et nos industries dépendent fortement de ces eaux relativement accessibles.
Il serait tentant d’en déduire un pourcentage unique d’« eau utilisable ». Ce serait trompeur. Une eau douce peut être polluée, trop éloignée, trop coûteuse à pomper ou indispensable à un milieu vivant. Certaines nappes se renouvellent assez rapidement ; d’autres beaucoup plus lentement que les prélèvements qu’elles subissent.
La quantité présente ne répond donc pas à la question essentielle : combien peut-on utiliser durablement, sans déplacer le manque vers quelqu’un d’autre ?
Une réserve n’est pas un revenu
La différence ressemble à celle entre une épargne et un revenu annuel. Une grosse épargne peut donner une impression de richesse alors que les dépenses dépassent depuis longtemps les entrées.
Pour l’eau, le cycle renouvelle une partie des ressources. Mais ce renouvellement arrive de façon inégale. La moyenne annuelle masque les mois de sécheresse ; la moyenne nationale masque les bassins sous pression.
La FAO signalait en décembre 2025 une baisse de 7 % de la disponibilité en eau renouvelable par personne sur la décennie écoulée. Cela ne signifie pas que 7 % de l’eau de la planète aurait disparu. L’indicateur rapporte une ressource renouvelable à une population ; il renseigne sur la pression potentielle, pas sur la destruction d’un stock mondial. L’organisation souligne notamment les faibles dotations de l’Afrique du Nord et de l’Asie occidentale, ainsi que les écarts d’accès aux infrastructures d’irrigation. FAO, bilan AQUASTAT 2025.
Deux régions peuvent ainsi souffrir pour des raisons différentes : dans l’une, la ressource manque ; dans l’autre, elle existe mais les équipements, les services ou les règles de partage font défaut. Les réponses ne peuvent pas être identiques.
Qui arrive au fleuve en premier ?
Une rivière traverse des lieux qui n’ont pas le même pouvoir de prélèvement. Là où une pompe fonctionne, l’eau entre dans un canal. Plus loin, un autre agriculteur attend son arrivée.
Le prélèvement n’est cependant pas toujours une disparition définitive pour l’aval. Une partie de l’eau peut revenir au cours d’eau ou à une nappe ; une autre est consommée, notamment par évaporation et transpiration des plantes. Il faut suivre ces parcours pour établir un bilan sérieux. La FAO distingue les économies apparentes des économies réelles d’eau.
Cette comptabilité modifie le débat. « Nous prélevons moins » ne prouve pas automatiquement que le voisin reçoit davantage. « L’eau retourne à la nature » ne dit pas où, quand, ni dans quel état elle revient.
Le calendrier compte autant que le volume. Une eau restituée après la période où la culture en avait besoin ne répare pas nécessairement la récolte perdue.
L’abondance congolaise exige une politique
La puissance du Congo devrait donner au pays une responsabilité et une ambition : transformer cette ressource en sécurité alimentaire, en activités productives et en conditions de vie dignes. La regarder couler en répétant que nous sommes riches ne réalise aucun de ces objectifs.
Avant de promettre de l’eau à un nouveau projet, l’État doit établir les besoins actuels, les usages futurs et les volumes qui doivent rester dans le fleuve pendant les saisons difficiles. Il doit pouvoir expliquer ces choix aux habitants. Nous faisons de cette connaissance publique une condition du développement, parce qu’une ressource mal connue se négocie mal et se défend difficilement.
L’eau qui continue son chemin alimente aussi des territoires, des milieux et des activités. La qualifier de « perdue » avant d’en établir les fonctions prépare déjà son attribution à quelqu’un d’autre.
L’abondance doit nous donner la liberté de choisir notre développement. Elle ne doit pas servir d’autorisation générale à engager notre avenir.
Pour aller plus loin
- Fleuve Jaune : l’amont ne peut pas décider pour tous (à paraître dans ce dossier).
- L’eau du Congo engage l’avenir de ses habitants (à paraître dans ce dossier).
- Ce que notre alimentation doit aux fleuves des autres.


