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Ce que notre alimentation doit aux fleuves des autres

Eau virtuelle, irrigation et commerce agricole : ce que nos aliments doivent aux fleuves, et ce que cela engage pour la souveraineté alimentaire de la RDC.

Eau physique et eau virtuelle : l’humidité voyage avec l’aliment, tandis qu’une grande partie de l’eau utilisée au champ retourne dans l’atmosphère.

Dossier « L’eau, la terre et le pouvoir » — 1/8

Au marché, on pèse le maïs. On négocie son prix. On regarde son état. On demande rarement quelle eau a permis de le produire, ni qui aurait pu en avoir besoin au même moment.

Cette information manque pourtant au bilan de notre alimentation. Une récolte peut rapporter à celui qui la vend tout en fragilisant le territoire qui lui a fourni son eau. Pour Grain de pouvoir, cette conséquence doit compter dans le prix du progrès agricole.

Le sac devant nous permet de comprendre pourquoi. Il contient encore de l’humidité ; sa production a aussi consommé de l’eau qui s’est évaporée avant la récolte. La première voyage avec le grain. La seconde a déjà été utilisée dans le champ. Les deux relient notre assiette à une ressource, mais pas de la même manière.

L’eau qui passe la frontière

Prenons un exemple de calcul, pas une norme de stockage : une tonne de grains contenant 12 % d’eau, en proportion de leur masse totale, transporte 120 kilos d’eau et 880 kilos de matière sèche. Le séchage retire une partie de l’humidité ; il ne transforme pas nécessairement les grains en matière absolument dépourvue d’eau. Les conditions de bonne conservation varient selon le produit et la température. La FAO explique cette mesure de l’humidité des grains.

Avec un jus, ce transport devient évident. Mais même là, l’étiquette géographique ne raconte pas tout. La fabrication à partir de concentré retire d’abord de l’eau au jus, puis en ajoute pour le reconstituer. Si cette dernière opération se déroule près du consommateur, une partie de l’eau bue n’aura jamais traversé l’océan. Le fruit aura voyagé sous une forme concentrée. C’est un procédé décrit dans le guide de la FAO sur la transformation des jus.

L’origine du fruit, le lieu d’embouteillage et l’origine de l’eau du verre peuvent donc être différents.

L’eau qui ne voyage pas — mais qui compte

L’« eau virtuelle » permet de regarder derrière le produit. Elle désigne l’eau mobilisée pour sa production : on parle d’un échange indirect de ressources, pas d’un transport intégral de molécules dans les marchandises.

Dans l’empreinte hydrique, l’« eau verte » correspond à la pluie utilisée par les plantes ; l’« eau bleue », aux eaux de surface ou souterraines consommées. L’« eau grise » est encore autre chose : un indicateur théorique du volume nécessaire pour diluer une pollution jusqu’à un seuil donné. Additionner ces catégories sans les expliquer produit des chiffres impressionnants, mais parfois peu éclairants. Le manuel du Water Footprint Network en précise les définitions.

Eau physique et eau virtuelle : l’humidité voyage avec l’aliment, tandis qu’une grande partie de l’eau utilisée au champ retourne dans l’atmosphère.
Infographie Grain de pouvoir. Deux lectures d’un même produit, à ne pas additionner comme deux volumes indépendants : l’eau incorporée peut entrer dans l’empreinte de production. Schéma simplifié, sans échelle de volumes. Définitions : Water Footprint Network.

Ainsi, pour comprendre l’eau associée à la viande, regarder seulement l’abreuvoir ou l’humidité de la chair serait insuffisant : il faut remonter à l’alimentation de l’animal. Pour un vêtement en coton, il faut retourner au champ. Les litres liés à sa production ne sont pas restés enfermés dans les fibres.

Voilà pourquoi la question « combien de litres pour ce produit ? » doit en appeler une autre : quelle eau, prise où, et à quel moment ?

Une pluie utilisée pendant une saison humide et un pompage dans une nappe qui se recharge trop lentement n’ont pas les mêmes conséquences. Un total mondial moyen efface cette différence. Pour juger un mode de production, le lieu du prélèvement et les besoins des autres usagers comptent autant que les litres affichés.

Le commerce peut soulager une région… et en épuiser une autre

Importer des céréales peut éviter à un pays sec de consacrer une eau rare à leur production. C’est une possibilité réelle de coopération : tout pays n’a pas à tout produire chez lui.

Mais l’importation peut aussi déplacer la pression vers une région agricole moins visible pour l’acheteur. Une étude publiée en 2017 estimait qu’en 2010, environ 11 % de l’utilisation d’eaux souterraines non renouvelables pour l’irrigation se retrouvaient associés au commerce alimentaire international. Il s’agit d’une estimation datée, concernant cette catégorie précise d’eau, et non de 11 % de toute l’eau agricole mondiale. Dalin et ses collègues, dans Nature, montrent ainsi que les dépendances alimentaires relient aussi des consommateurs lointains à l’épuisement de nappes.

Pour la RDC, cette lecture doit entrer dans la politique agricole. Nous devons connaître la dépendance hydrique de nos importations et fixer les conditions de nos exportations. Un investissement qui utilise notre eau doit contribuer à nourrir, rémunérer et équiper le pays. Son chiffre d’affaires ne suffit pas : les revenus laissés aux producteurs, les activités de transformation et la protection des usages locaux doivent figurer au bilan.

C’est la position que nous défendons : le commerce agricole doit rendre visible le coût de l’eau et laisser une part réelle de sa valeur aux territoires qui la fournissent. Acheter moins cher en laissant ailleurs une nappe s’épuiser peut améliorer une facture commerciale ; cela ne constitue pas, à nos yeux, un progrès collectif.

Un sac de maïs ne transporte donc pas littéralement une rivière. Il peut, en revanche, nous relier à son destin.

Pour aller plus loin

Avant l’eau, notre dossier sur La semence : le premier pouvoir explore une autre condition de la souveraineté alimentaire : la capacité de choisir ce que l’on met en terre.

À suivre dans ce dossier : la disponibilité de l’eau douce, le partage des fleuves et l’avenir hydrique du bassin du Congo.

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