Dossier « L’eau, la terre et le pouvoir » — 7/8
Dans un immeuble, les habitants de l’étage doivent passer par le bas pour sortir. Cette position donne-t-elle aux occupants du rez-de-chaussée un droit exclusif sur les espaces communs ?
En novembre 2025, Yoweri Museveni a utilisé une comparaison de ce genre pour parler des pays enclavés et de l’océan. Le président ougandais contestait l’idée que l’accès à la mer puisse être pensé uniquement à partir des États qui possèdent un littoral. Ses propos visaient notamment la relation avec le Kenya. Compte rendu de K24, 12 novembre 2025.
L’image frappe parce qu’elle traduit une dépendance géographique en question de justice. Elle peut aussi brouiller trois choses : le droit de passer, le coût du passage et la souveraineté sur le territoire traversé.
Ce qu’il a dit — et ce qu’il ne faut pas lui faire dire
Les comptes rendus retrouvés portent sur l’accès à l’océan, l’intégration régionale et les préoccupations stratégiques de l’Ouganda. Le 21 novembre 2025, Museveni a replacé ses déclarations dans un plaidoyer pour une fédération politique est-africaine et une défense commune. Clarification rapportée par New Vision.
Le propos documenté concerne l’accès maritime et l’intégration régionale. La formulation plus générale selon laquelle toute eau appartiendrait à tous n’a pas été retrouvée ; elle ne lui est donc pas attribuée ici.
Le sujet économique mérite une position ferme : l’enclavement ne doit pas condamner un pays à subir des conditions de passage opaques ou arbitraires. Des règles de transit prévisibles servent aussi les producteurs, qui ont besoin de connaître le coût réel de l’accès aux marchés.
Pour un État enclavé, importer un équipement ou exporter une récolte suppose de franchir un autre territoire avant d’atteindre un port. Le débat sur l’océan se retrouve donc au milieu d’une politique agricole : un meilleur rendement ne garantit pas un meilleur revenu si les conditions de transport absorbent le gain.
Le passage a des règles
La Convention des Nations unies sur le droit de la mer reconnaît aux États sans littoral un droit d’accès à la mer et depuis la mer, ainsi qu’une liberté de transit. Les modalités doivent être convenues avec les États de transit, dont la souveraineté et les intérêts légitimes sont également pris en compte.
Elle distingue aussi les droits de douane des frais correspondant à des services : son article 127 prévoit l’exemption de droits pour le trafic en transit, tout en permettant des redevances pour des services spécifiques. Convention, partie X, articles 125 à 132.
Un service portuaire n’est donc pas automatiquement un droit de douane. La manutention, le transport et le stockage ne se confondent pas avec une taxe frappant le simple transit. Pour dénoncer une facturation concrète, il faudrait identifier le prélèvement, son fondement et les accords applicables.
Un droit d’accès ne signifie pas davantage que tous les services doivent être gratuits, ni que l’État enclavé devient propriétaire du littoral de son voisin.
Une coopération qui rende des comptes
Nous défendons un accès effectif aux échanges pour les pays enclavés, avec des coûts transparents et des services identifiables. Cette exigence n’autorise pas à qualifier d’illégale une facturation kenyane sans l’avoir examinée. Elle fixe ce que les usagers doivent pouvoir vérifier et contester.
Le débat intéresse aussi la RDC, qui dispose d’une façade maritime et appartient à un bassin convoité pour ses ressources en eau. Une même exigence de justice doit guider ses positions : réduire les dépendances subies, assurer une rémunération légitime des services et protéger les habitants des territoires concernés.
Les droits de transit maritime ne créent aucun droit automatique à prélever de l’eau douce chez un voisin. Les régimes juridiques sont distincts. Le rapprochement permet cependant de dire ce que nous attendons de la solidarité régionale : des bénéfices partagés, des obligations réciproques et des engagements que les citoyens peuvent comprendre.
La géographie doit servir de point de départ à la coopération. Lorsqu’elle devient un instrument de dépendance, c’est l’économie des populations qui paie. Voilà le débat que l’image de l’immeuble de Museveni mérite d’ouvrir.
Pour aller plus loin
- L’eau du Congo engage l’avenir de ses habitants.
- RDC : la diplomatie de l’eau doit rendre des comptes.
- Ce que notre alimentation doit aux fleuves des autres.

