Dossier « L’eau, la terre et le pouvoir » — 3/8
En 2014, les États-Unis et le Mexique ont organisé une opération singulière : rendre de l’eau à un fleuve, dans son propre lit.
Un lâcher négocié a atteint le delta du Colorado, largement asséché. Les observations ont ensuite montré une reprise de la végétation et une recharge des eaux souterraines. L’effet était réel, mais ne reconstituait pas à lui seul le fonctionnement ancien du delta. L’US Geological Survey raconte cette expérience menée de part et d’autre de la frontière.
Il avait fallu une coopération diplomatique pour qu’une partie de l’eau reprenne un chemin que la géographie lui avait donné.
Entre les montagnes et la mer, on avait déjà distribué le fleuve.


Le champ, puis l’animal, puis l’assiette
Le bilan agricole révèle où se joue une grande part du partage. Une étude publiée en 2024 a reconstitué sa consommation d’eau sur la période 2000–2019, en incluant les usages américains et mexicains. L’agriculture irriguée représentait environ 74 % de la consommation humaine directe. À elles seules, la luzerne et les graminées récoltées comme fourrage en représentaient 46 %. Ces deux pourcentages ont le même dénominateur ; ils ne désignent pas la totalité du débit naturel du fleuve. Richter et ses collègues, Communications Earth & Environment.
Une part considérable de l’eau passait donc par les plantes destinées aux animaux. Ce détour explique pourquoi l’on comprend mal l’empreinte de l’élevage si l’on ne regarde que l’eau bue par le bétail.
Il explique aussi pourquoi un débat sur le fleuve devient immédiatement un débat sur les revenus agricoles, l’alimentation, les emplois et les habitudes de consommation. Derrière chaque usage, il y a une activité organisée, des investissements et des personnes qui en dépendent.
Les responsables publics doivent organiser la réduction des consommations incompatibles avec la ressource, puis accompagner les producteurs concernés. Reporter indéfiniment cet arbitrage pour protéger les activités déjà installées revient à faire payer l’aval. Nous défendons une transition financée et négociée, avec des objectifs vérifiables : les agriculteurs doivent pouvoir changer sans être abandonnés, et les autres usagers doivent recevoir autre chose qu’une promesse.
Le Mexique reçoit de l’eau. Le delta peut pourtant en manquer.
Le partage entre les deux pays possède un cadre : le traité de 1944 prévoit une allocation annuelle au Mexique de 1,5 million d’acres-pieds, avec des dispositions particulières, notamment en cas de sécheresse extraordinaire. La commission binationale chargée des eaux frontalières présente ce cadre.
Mais livrer de l’eau à un pays et laisser suffisamment d’eau poursuivre son trajet jusqu’à la mer sont deux choses différentes. Les usages mexicains participent eux aussi au bilan du bassin.
La frontière politique ne correspond pas à la fin du fleuve. Après les terres irriguées, il reste des milieux à alimenter. Un accord entre gouvernements peut organiser un partage tout en laissant trop peu au delta.
Voilà une difficulté que les cartes scolaires cachent : elles dessinent un trait continu jusqu’à l’océan. Les infrastructures et les consommations peuvent interrompre ce trait dans la réalité.
Inscrire l’aval dans chaque projet
Une production agricole possède un prix, un acheteur et un rendement. Le maintien d’un milieu vivant entre moins facilement dans cette comptabilité. Lorsqu’on attribue toute l’eau aux usages qui peuvent immédiatement la rentabiliser, on choisit pourtant un modèle de société : celui où les besoins moins rémunérateurs attendront.
Nous refusons d’appeler cela une simple question technique. L’expérience de 2014 montre qu’il est possible de réserver explicitement de l’eau à l’aval. Cette place doit être prévue dès la conception des projets, avec les besoins humains et les fonctions écologiques du bassin.
Pour les développements agricoles africains, la leçon est pratique : un projet d’irrigation doit présenter son bilan en aval en même temps que ses hectares et ses rendements. Les autorisations doivent prévoir les années sèches, la mesure des consommations et les conditions de réduction des prélèvements.
Attendre que chaque litre soit associé à un investissement rend l’arbitrage plus coûteux. Le Colorado nous montre le prix de ce retard : il faut ensuite négocier pour rendre au fleuve une part de ce qu’on aurait dû préserver.
Pour aller plus loin
- Fleuve Jaune : l’amont ne peut pas décider pour tous (à paraître dans ce dossier) : un autre bassin, une autre organisation politique.
- Ce que notre alimentation doit aux fleuves des autres : comment nos achats nous relient aux bassins de production.
- L’agriculture doit enrichir les territoires qui la nourrissent (à paraître dans ce dossier).


